Vandana Shiva, portrait d’une physicienne qui dérange

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Vandana_Shiva_in_2007Vandana : un mot qui signifierait (selon les sites de prénoms pour bébés !) : Adorer, vénérer, prier… Et Shiva, c’est le nom du dieu de la destruction dans la mythologie hindou : celui-là même qu’on voit danser, avec de nombreux bras, à l’intérieur d’un cercle de flammes.

Curieux paradoxe, quand on sait que Vandana Shiva est au service de la création au sens le plus terre à terre : les semences ! Mais ce n’est pas la seule chose déconcertante chez cette grande femme… Elle semble d’ailleurs accumuler les paradoxes comme à plaisir…

Avec son bindi rouge comme un soleil enchâssé sur ce visage fort et doux à la fois, elle paraît, vêtue de son sari, telle une noble Indienne qui émerge des âges. Elle préserve les techniques ancestrales des paysans, elle défend l’utilisation libre des graines, s’insurge contre le brevetage du vivant, affronte sans peur le géant Monsanto et ses OGM … Mais, ne connaît-elle donc rien à la science et à la technologie ? Que sait-elle du « progrès » de la civilisation ? Elle, rétrograde et inculte ?

Bien au contraire. Son histoire peut être celle d’un retour aux sources, après avoir voyagé loin dans la connaissance. Née en 1952 d’un père garde forestier et d’une mère paysanne qui avait un profond amour pour la nature, elle souhaite depuis son enfance devenir scientifique. Ses brillantes études sont couronnées d’un doctorat obtenu au Canada en philosophie des sciences, portant sur les fondements philosophiques de la physique quantique…

Philosophie des sciences : le domaine d’étude est révélateur. Elle ne se pose pas seulement la question du « Comment ?», mais aussi du « Pourquoi ?». Que fait-on de la science ? Qu’y a-t-il derrière des formules mathématiques, des théories de physique ? Pour certains, rien : la science est la science, elle est neutre. Mais le Dr Shiva comprend que derrière la science, il y a presque toujours la politique. Il y a des hommes, qui ont une vision des choses et qui cherchent à l’imposer, parfois en versant le sang.

C’est pourquoi, de retour en Inde, elle mêle à sa réflexion la technique, la politique environnementale et surtout l’éthique. La science ne devrait pas détruire complètement les pratiques ancestrales : un dialogue fécond doit pouvoir se faire. Elle doit être au service des hommes, élever leur dignité et accroître la qualité de leur vie tout en préservant la nature. Dans cet esprit elle fonde en 1991 l’ONG Navdanya, une ferme biologique dont la mission est de favoriser la création de banques de semences libres pour les paysans, tout en promouvant des techniques d’agriculture écologique et traditionnelle.

Elle en déduit très vite qu’il y a deux façons de concevoir l’agriculture. Et que ces deux façons sont le prolongement de deux visions du monde complètement différentes :

Dans l’une, tout n’est que violence, tout s’affronte, tout lutte et tout s’oppose. Les hommes contre femmes. Les hommes contre la nature. Le fer contre la terre. Les herbicides contre les mauvaises herbes. Les fongicides contre les champignons. Les pesticides contre les maladies. Les OGM contre les indésirables. Conséquences : des terres mortes, des plantes qui ont toujours besoin de plus de pesticides, qu’il faut acheter, encore et encore ; une guerre des brevets sur les graines ; des paysans indiens ruinés, qui se suicident en buvant leurs propres bidons de produits chimiques. Résultat du capitalisme patriarcal, expression que Vandana Shiva utilise pour décrire une volonté de domination qui ne peut passer que par la violence, et qui cherche à faire de la planète un immense marché où tout s’achète et se vend, avec une perte de la valeur sacrée de la vie.

L’autre choix, c’est celui de la coopération, du dialogue et de la non-violence. Les femmes et les hommes ne sont pas ennemis. Les femmes ont toujours travaillé avec les hommes, dans les champs, à faire les semailles. La terre, avant d’être un terrain de jeu et de conquête, est là premièrement pour nous offrir de la nourriture, pour que toutes les créatures mangent à leur faim. Il ne faut pas produire pour produire, vendre pour conquérir et pour dominer. Il faut d’abord s’assurer que tous aient à manger, sainement et dignement. Telle est la véritable souveraineté alimentaire. Pour y parvenir, il faut non seulement revenir à des techniques de cultures respectueuses de la nature, mais encore changer notre vision de l’agriculture. Changer cette conception excessivement masculine qui écrase la terre. Il faut redonner une place vivante à la femme. Non pas émanciper la femme en l’opposant systématiquement à l’homme, dans une guerre des sexes. C’est encore plus simple : il s’agit d’admettre que sans les femmes, les hommes ne sont rien. Epouser une approche plus féminine de l’agriculture, plus protectrice et moins destructrice. Revenir à une certaine humilité – sans humiliation, ni des femmes, ni des hommes. C’est par cette voie qu’on pourra redonner du sacré dans la vie de tous. Le but étant de parvenir à ce que Vandana appelle la démocratie de la terre : souveraineté sur les semences et droits démocratiques à l’eau, à l’alimentation, à la terre et aux forêts.

Ses combats, d’abord modestes, ont pris au fur et à mesure des proportions mondiales. De nombreux articles et reportages lui sont consacrés, et qu’on peut retrouver facilement sur internet.

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Mais ce n’est pas son statut de supermilitante altermondialiste, ni sa pensée originale qui nous inspirent le plus. Comme les autres héros du vivant, elle livre aux personnes qui veulent la comprendre une leçon : être à l’écoute et réagir avec intégrité. Car il ne suffit pas de se contenter de bonnes intentions. Il faut savoir être à l’écoute des hommes et de leur terre. Les promoteurs des OGM, Monsanto en tête, ne clament-ils pas, la main sur le cour, qu’ils améliorent la vie des hommes ? N’affirment-ils pas que grâce à la technologie génétique, on pourra éradiquer les famines ? Mais leurs partisans ne sont pas tous forcément de mauvaise foi : ils croient que leur méthode est bonne et que les techniques d’agriculture écologique et traditionnelle sont des vestiges, qui ne rassasieront pas les populations. Ainsi accusent-ils les personnes comme Shiva de jouer un populisme dangereux, de revenir à l’âge de pierre, ou d’être une fanatique de l’écologie…

Seulement, ils ont cherché à imposer leurs solutions sans écouter les populations, faisant fi des acquis de leur culture. La production de nourriture, c’est une affaire de techniciens et d’experts. Or, répond-elle, nourrir les hommes, ce n’est pas seulement une question technique. Manger, boire, partager un repas, va au-delà d’une simple et froide sustentation. C’est un acte social, auquel participent des hommes, des femmes, des enfants. On ne se nourrit pas seulement de légume, de féculents ou de viandes, mais aussi de convivialité, de reconnaissance, de réjouissance. L’agriculture industrielle isole socialement l’exploitant en le mettant devant des chiffres. Chiffres de la performance, de la dette, du bénéfice, de la concurrence, du marché… L’agriculteur travaille non plus pour nourrir les siens, mais pour faire du chiffre. Les chiffres décident. Les chiffres exigent. Et quand ils tombent « dans le rouge », le paysan, désespéré, n’a plus qu’à se suicider avec ses bidons de pesticides.

C’est peut-être ici que Vandana Shiva se distingue le plus des firmes de l’agro-industrie : c’est d’avoir été réellement à l’écoute des paysannes et des paysans. De leur avoir emboîté le pas, d’avoir mis son savoir à leur service, et créé un réseau à taille humaine. Et là où certains rêvent d’une humanité immortelle modifiée entièrement par la technologie et la manipulation génétique – comme le courant transhumaniste – Vandana Shiva ne rêve simplement que d’une humanité sainement nourrie, en paix avec elle-même et avec la terre entière.

P.Paulus

Source : http://tomedeterre.wordpress.com/2013/06/24/vandana-shiva-portrait-dune-physicienne-qui-derange/

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Akasha
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Non ce n’est pas un curieux paradoxe qu’elle aie comme deuxième nom “Shiva” Qui n’est pas seulement Dieu de la destruction comme il est dit dans l’article. Mais aussi de la renaissance…Au fait c’est reconstruire le nouveau après avoir détruit l’ancien c’est ce que signifie Shiva, mais pas que, mais c’est un autre sujet, et bien vaste d’ailleurs. Ici l’important est donc le renouveau, ce qui colle parfaitement au personnage et sa mission. Etant elle même hindouiste, elle sait très bien pourquoi elle a pris le nom de Shiva 😉

Akasha
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