Affaire Bolloré : comment sauver l’indépendance des journalistes français ?

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Comme chaque année, la situation du journalisme dans l’hexagone préoccupe l’équipe de Reporters sans frontières qui a positionné le pays, pour son classement 2018, à la trente-troisième place. Si le terrorisme a bien joué un rôle, la concentration des grandes rédactions dans les mains d’une poignée d’industriels est l’un des principaux facteurs qui expliquent cette triste performance. Pourtant, des solutions existent…

La mise en examen de Vincent Bolloré a relancé la polémique sur l’indépendance des rédactions vis-à-vis de leurs actionnaires. Si l’ensemble des grands médias ont amplement commenté l’affaire, les équipes de Canal + et de CNEWS, en revanche, ont brillé par leur mutisme, minimisant, voire occultant les déboires de leur propriétaire avec la justice. Une situation qui a poussé un groupe de journalistes, dont le rédacteur en chef adjoint de Special Investigation, Jean-Baptiste Rivoir, à dénoncer sur Médiapart les pressions exercées par l’homme d’affaires breton sur ses confrères et lui. En France, 10 milliardaires possèdent les principaux médias d’opinion, une situation qui justifie le placement de l’hexagone à la 33ème place du classement mondial de la liberté de la presse élaboré par l’équipe de Reporter sans Frontières. Cette année encore, les gratte-calepins français devront-ils mettre leurs cocoricos en sourdine au gré des influences économiques ?

Le mal paraît chronique et les réformes amorcées par le gouvernement d’Édouard Philippe tendent à assombrir un peu plus encore un horizon déjà grisâtre. Si la loi relative au secret des affaires, largement conspuée par le Syndicat National des Journalistes et de nombreuses personnalités du monde médiatique, a été adoptée il y a quelques mois par l’Assemblée nationale, celle concernant la lutte contre les fakes-news – dont le contenu n’est pas encore dévoilé – inquiète les défenseurs de la liberté d’expression et l’ensemble des médias alternatifs. N’existe-t-il donc aucune solution pour redonner à la presse son statut de bien public plutôt que de marchandise à levier d’influence discret ? Comment rendre les rédactions aux journalistes ? Éléments de réponse.

La Norvège et la loi anti-concentration

Nous retrouvons en pôle position du classement de RSF nos voisins norvégiens. En effet, le pays scandinave tutoie les sommets depuis plusieurs années grâce à un appareil législatif garantissant l’indépendance des rédactions. Avec le Media Ownership Act voté en 1997, la Norvège a rendu impossible la possession à plus de 40 % des actions dans les journaux, radios et télévisions. Mais le Media Ownership Act, jugé trop contraignant dans un paysage audiovisuel en plein essor, fut supprimé en 2016. Ce sont désormais l’Autorité des médias et l’Autorité de la concurrence qui sont chargés de veiller à l’indépendance de la presse en Norvège. La législation est donc devenue plus souple, mais le constat reste le même : la Norvège jouit encore d’une liberté de la presse à faire pâlir d’envie les plus prestigieuses rédactions gauloises, grâce à une attention des pouvoirs publics soutenue à l’égard de l’indépendance des médias. Pour autant, le modèle scandinave ne représente pas l’organisation parfaite.

Actionnariat privé, subsides ponctuels et indépendance, une équation impossible

Pour comprendre l’origine du mal qui ronge le paysage médiatique français, il faut élaborer un diagnostic. Celui-ci peut se résumer dans cette simple sentence : la presse coûte par nature plus qu’elle ne rapporte. La baisse du nombre de lecteurs, l’essor d’internet, la concurrence, l’attrait des lecteurs envers des contenus plus divertissants, le tout conjugué à l’augmentation des coûts d’impression et de distribution ont tout simplement endetté la plupart des grandes rédactions.

Ainsi, le schéma se répète partout, immuable et régulier : un journal s’apprête à fermer boutique quand un homme providentiel – souvent un magnat de l’industrie et de la finance – se positionne pour reprendre la rédaction en détresse à condition d’assainir la trésorerie en faisant une cure d’amaigrissement dans les effectifs. Cette obsession de l’économie tire la qualité de l’information vers le bas, celle-ci sera plus volontiers racoleuse et de moins bonne facture. La peur du licenciement, dans une profession où le taux de chômage atteint des sommets, permet d’assagir les journalistes les plus rétifs. L’affaire est dans le sac pour le nouveau propriétaire et la rédaction, quant à elle, s’offre un nouveau souffle ; ou un sursaut provisoire devrait-on dire.

Cet état de fait entrave l’indépendance des journalistes pour deux raisons : d’une part la situation économique fragile des journaux offre une autorité accrue de leurs actionnaires, d’autre part, le mécène qui vient en renfort pour remplir les caisses béantes n’est autre que l’État lui-même, non pas grâce à une aide fixe et égalitaire mais par le biais de demandes ponctuelles et individualisées. Les responsables de journaux doivent donc sortir la brosse à reluire pour boucler les budgets de leurs rédactions. Ces aides de l’État s’élèvent à 1,6 milliard d’euros par an et sont accordées aussi bien au Monde qu’à Closer ou Voici (mais pas à des médias-web indépendants comme le nôtre).

Ainsi, les rédactions ne sont ni séparées du monde des affaires dont elles dépendent de part leurs propriétaires, ni de l’État qui participe en grande part à leurs survies. Elles sont bloquées entre deux eaux.

Mutualisation et cotisations ou comment rétablir l’indépendance

Le journaliste Pierre Rimbert, dans un papier publié dans le Monde Diplomatique, propose un système efficace et cohérent. Il permet d’exclure les actionnaires et de balayer les interventions de l’État en faisant financer la presse par la population.

Tout d’abord, il convient de distinguer la presse d’intérêt général, de la presse récréative. Il ne s’agit pas ici de faire un quelconque jugement de valeur, mais plutôt de promouvoir une presse indispensable au bon fonctionnement d’une société démocratique. Difficile en effet de mettre sur le même pied d’égalité un journal politique et une revue automobile par exemple. Même si tout le monde ne lit pas les journaux, c’est toujours l’ensemble de la population qui profite du travail d’enquête mené par les journalistes d’investigation. L’affaire Cahuzac en est l’exemple parfait, elle n’aurait peut-être jamais vu le jour sans le travail des médias français ; sa mise en lumière a entraîné la création du Parquet National Financier œuvrant pour la lutte contre la corruption. Un combat qui nous concerne finalement tous.

Cette distinction faite, il conviendrait d’opérer une modification de la structure des entreprises de presse en les faisant glisser du statut strictement commercial à celui d’entreprise à but non-lucratif. De cette manière, l’argent généré par ces rédactions ne viserait plus à enrichir des actionnaires mais serait directement réinvesti dans l’entreprise, servant alors à payer les journalistes et à couvrir les frais de fonctionnement et d’investigation. C’est ici le premier volet de l’opération.

Comme nous l’avons expliqué plus tôt, si le fonctionnement des médias n’est pas rentable, c’est en partie parce que les outils de production et de distribution coûtent cher et sont pris en charge individuellement par chaque rédaction. La solution consisterait à créer des services mutualisés, communs et accessibles à toutes les rédactions d’informations d’intérêt général, de l’imprimerie jusqu’au kiosque, afin de partager les coûts de production et de distribution. Les journaux resteront des condensés d’idées et d’opinions, ils seront simplement faits de la même encre et du même papier. Rien de révolutionnaire en somme, rappelons qu’ils sont déjà vendus dans les mêmes kiosques.

Pour financer ce service mutualisé, Pierre Rimbert propose d’effectuer une micro-cotisation pour l’information, prélevée directement sur la fiche de paie – comme cela se fait pour la sécurité sociale – afin d’obtenir la somme d’1,9 milliard d’euros par an. Quand on compare ce chiffre aux 1,6 milliard d’euros alloués par les autorités tous les ans aux groupes de presse à l’agonie, on comprend que l’effort n’a rien de surhumain au regard du gain démocratique pour la population.

Ainsi, les rédactions n’auraient plus qu’à utiliser leurs fonds propres pour financer en partie les services mutualisés et pour faire vivre leurs journaux. Ce système comporte l’avantage de supprimer les actionnaires de l’organigramme journalistique tout en supprimant le rôle ambiguë de l’État, à la fois objet et mécène médiatique. Soulignons également l’impact positif de ce fonctionnement également sur les médias alternatifs, ceux-ci bénéficieraient d’un financement sans précédent alors qu’aujourd’hui ils n’ont aucune aide.

Voir la France, pays que nos dirigeants présentent crânement comme la nation des droits de l’homme, à la 33ème place dans le classement de la liberté de la presse, est une situation insupportable pour tous les citoyens et les citoyennes sensibles à l’état de leur démocratie, ou ce qu’il en reste. Reste à voir si cette liberté-là fait réellement partie des priorités des gouvernements, et en particulier celui d’Emmanuel Macron qui semble cultiver une méfiance envers un espace médiatique pourtant largement acquis à sa cause. Malheureusement, la défense de l’intérêt collectif au détriment des appétits privés n’est pas une logique en vogue dans le « nouveau monde » de la Startup Nation. Alors, advienne que pourra et vogue la galère dans les rédactions.

Source: Mr Mondialisation

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Guillet Philippe
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Guillet Philippe

une mutualisation de la presse française serait la solution à condition de mettre la cabale à genou et, meme si elle est mal barrée, il faut toujours se méfier d’un animal blessé